
Un soir de novembre dernier, après avoir éteint la dernière lampe du salon, je suis resté planté là, dans le noir. C’était frappant : ma pièce ressemblait au tableau de bord d’un avion de ligne. Des diodes rouges, des chiffres verts sur le four, un halo bleu sous la télé. Tout ce petit monde brillait tranquillement alors que tout le monde dormait. À mon boulot, au planning de dispatch, on ne laisse jamais un moteur tourner pour rien sur le parking ; ça bouffe du gasoil et ça n'avance pas d'un mètre. Chez moi, c'était pourtant ce que je faisais chaque nuit.
L'inventaire des vampires électriques
Après avoir reçu une facture d'électricité qui m'a fait l'effet d'un coup de frein brusque sur du verglas, j'ai décidé de faire l'inventaire de ce qui restait branché. Je n'ai aucune formation en électricité, mais j'ai appris à lire mes dépenses ligne par ligne. J'ai commencé par sortir les vieux dossiers. Vous savez, ce vieux téléviseur cathodique qu'on garde dans la chambre d'amis « au cas où » ? En fouillant un peu, j'ai appris que ces vieux modèles peuvent grimper jusqu'à 10W juste en restant en veille. Ça n'a l'air de rien, mais il y a 8760 heures dans une année. Faites le calcul : c'est comme laisser une ampoule allumée en permanence pour une pièce où personne ne va jamais.
Heureusement, pour les appareils plus récents, l'Europe a mis le holà avec le Règlement (CE) n° 1275/2008. Depuis 2013, la plupart des objets ne doivent pas dépasser 0.5W en veille. C'est mieux, mais quand on cumule la machine à café, le micro-ondes, la console de jeux, le décodeur et l'imprimante, on finit par entretenir une petite armée de consommateurs invisibles. L'ADEME — l'agence qui s'occupe de l'énergie — dit même que ces veilles peuvent représenter environ 10 % de la facture annuelle. C'est le genre de détail qui m'a poussé à agir, un peu comme quand j'ai commencé à réduire sa facture de chauffage cet hiver en traquant les courants d'air.

L'installation des multiprises à interrupteur
Ma première réaction a été radicale. Je suis allé acheter une poignée de multiprises avec un gros bouton rouge qui s'allume. L'idée était simple : une pression du pied avant d'aller au lit, et on coupe le sifflet à tout le groupe. J'ai installé ça sous le meuble télé et dans le bureau. C'est là que j'ai eu ma première prise de conscience sensorielle. En me baissant derrière mon vieux PC de bureau, j'ai senti la chaleur persistante du transformateur. Même éteint depuis des heures, le bloc noir était tiède. C'est de l'énergie qui s'échappe en pure perte, transformée en chaleur dont personne n'a besoin derrière un bureau.
J'ai testé cette méthode pendant quelques semaines. C'est satisfaisant de voir tout s'éteindre d'un coup. Mais attention, j'ai vite compris que la précipitation ne vaut rien. Un matin, j'ai retrouvé ma femme assez agacée dans la cuisine. En coupant la multiprise générale du plan de travail, j'avais aussi coupé la radio. Résultat : j'ai dû passer dix minutes à reprogrammer toutes les chaînes parce que la mémoire interne n'avait pas de pile de sauvegarde. C’est le genre de petite erreur qui vous fait comprendre qu’on ne gère pas une maison comme on gère un entrepôt de stockage.
L'échec de la box internet : un classique
Juste avant les fêtes de fin d'année, j'ai voulu faire du zèle. J'ai branché la box internet et le décodeur TV sur une prise programmable pour que tout se coupe entre minuit et six heures du matin. Sur le papier, c'était brillant. Dans la réalité, c'était une catastrophe. Ma femme utilise encore le téléphone fixe branché sur la box pour appeler sa mère tôt le matin, et elle s'est retrouvée sans tonalité. Plus gênant encore, le décodeur TV profite souvent de la nuit pour faire ses mises à jour. En le privant de courant, je me suis retrouvé avec un système qui ramait pendant vingt minutes au moment où je voulais juste regarder les infos en rentrant du boulot. Certains appareils sont faits pour rester « réveillés », et essayer de les forcer au silence total finit par coûter plus cher en temps et en agacement qu'en électricité.

Le piège de l'usure : l'angle mort du choc thermique
C’est vers la fin de l’hiver que j’ai commencé à nuancer ma méthode. En discutant avec un gars qui s'y connaît en électronique, il m'a expliqué un truc auquel je n'avais jamais pensé : le choc thermique. Quand vous coupez brutalement l'alimentation d'un appareil, ses composants refroidissent complètement. Quand vous le rallumez, le courant arrive d'un coup et les pièces chauffent rapidement. Ce va-et-vient de température peut, à la longue, fatiguer les condensateurs et les soudures.
J'ai remarqué que mon vieil écran de PC commençait à scintiller bizarrement au démarrage après que j'ai commencé à le débrancher chaque soir. C'est là que le calcul change : si je gagne quelques euros par an en électricité mais que je dois racheter un écran à deux cents balles plus tôt que prévu, l'économie est bidon. C'est comme sur mes camions au dépôt : éteindre le moteur pour un arrêt de trente secondes, ça use le démarreur pour rien. Aujourd'hui, je laisse branché ce qui est fragile ou trop vieux, et je ne coupe que les gros consommateurs identifiés qui ne craignent rien, comme la machine à expresso ou la console de jeux des gamins.
Bilan après trois mois de suivi
Après environ trois mois de suivi attentif, le bilan est plus subtil qu'un simple « on débranche tout ». J'ai arrêté de traquer les chargeurs de téléphone à vide ; j'ai lu que leur consommation est si dérisoire qu'il faudrait des années pour payer un café avec l'économie réalisée. Par contre, j'ai définitivement adopté la multiprise pour le bloc « home cinéma » qui ne sert que le week-end. Le salon est plus sombre la nuit, on y dort mieux, et cette sensation de chaleur inutile derrière les meubles a disparu.
Tout ce tri dans mes habitudes m'a d'ailleurs rappelé le moment où j'avais dû trier mes abonnements inutiles après avoir épluché mes relevés bancaires. Dans les deux cas, on se rend compte qu'on laisse filer de l'argent par pure habitude, par flemme de se baisser pour atteindre une prise ou de passer un coup de fil. Ce n'est pas ça qui va me payer une retraite dorée sur la Côte d'Azur, mais au moins, je ne donne plus mon argent à des diodes rouges qui ne me regardent même pas.
Si vous voulez essayer, mon conseil de dispatch : commencez doucement. Ne coupez pas tout d'un coup, sinon vous allez passer vos soirées à remettre les horloges à l'heure et à expliquer à votre famille pourquoi le wifi ne marche pas. C'est un réglage fin, un peu comme le dosage du freinage sur un poids lourd chargé : il faut de la poigne, mais aussi pas mal de doigté.